Inscription latine d’époque romaine trouvée à Marseille
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Tétrabole d’argent : pièce de monnaie massaliote (200-150 av. J.-C.)
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L’aventure des langues commence en Provence dès la Préhistoire : si les différents peuples qui habitaient l’espace qui va de la Méditerranée aux Alpes au cours des mille ans avant notre ère ne connaissaient pas l’écriture, les langues qu’ils parlaient ont laissé des traces dans les noms de lieux et quelques mots.
Ainsi, en se fiant à la toponymie, on voit que toute l’Europe méditerranéenne parlait une langue assez unitaire, mais avec des variantes qui permettent de distinguer des parlers ibériques des deux côtés des Pyrénées, et le ligure dans l’actuelle Provence.

Aux peuples de langue ligure sont venus se mêler d’autres populations, parmi lesquelles les Celtes, nommés Gaulois par les Romains. Le gaulois est une langue indo-européenne de la branche celtique. La langue ligure s’est ainsi éteinte, recouverte par le gaulois, tout en laissant des vocables et des accents : ce qu’on appelle un substrat. Mais le celtique n’a pas tout recouvert : il semble que les Alpes-Maritimes soient restées à l’écart et le gaulois n’y a laissé quasiment aucune trace à l’est du fleuve Var.

En 600 av. J.-C., selon la légende, des Grecs venus de Phocée, cité d’Asie Mineure, s’établissent dans le golfe du Lion. S’ils ont adopté le nom de la cité qu’ils avaient soumise, Massalίa, ils ont donné des noms grecs, du dialecte ionien, à leurs colonies commerciales : Héraklès Monoïkos (Monaco), Nίkaia (« la ville de la victoire », Nice), Antίpolis, (« la ville d’en face », Antibes), etc.
Ainsi, quand Jules César met fin à l’indépendance de Marseille, que les Romains nomment Massilia, au Ier av. J.-C., l’écrivain Varron nous dit que les Marseillais sont alors trilingues : ils parlent grec, latin et gaulois.

Lorsque les Romains s’installent en Provence, le gaulois a également un rôle de substrat sur le latin qui le remplace, mais ce substrat celtique est moins important que dans le nord de la Gaule. En effet, la Provence a été plus tôt et plus profondément romanisée, dès 120 av. J.-C., bien avant Jules César. Ce sont d’ailleurs les Romains qui donnent son nom à notre région : Provincia, le territoire vaincu, qui devient Provènça, Provence.
 


Mots

On doit au ligure le nom du Rhône, transcrit en grec sous la forme Rhodanos, comme probablement aussi celui des Alpes, dérivé d’un mot alba, qui signifie « montagne, hauteur », et aussi balma, qui, à travers le gaulois et le latin, a donné le provençal bauma, « grotte », qu’on trouve dans la Sainte-Baume. Citons également des mots éminemment représentatifs du cadre de vie provençal : calanca, « calanque », garric, autre nom du chêne, et lausa, « pierre plate, lause » étaient déjà dans la langue quotidienne entre Nice et Marseille il y a trente siècles.

Quelques mots d’origine gauloise sont passés dans le latin de notre région qui allait devenir le provençal. C’est le cas de bèbros, latin biber, provençal vibre (ancien français bièvre), le castor, et de carros, latinisé en carrus, devenu carri, « char », et termes apparentés, comme carriero, « rue » (où peut passer un char).

Enfin, le provençal comporte une bonne mesure de mots dérivés du grec. Frédéric Mistral en a dressé une liste dans une note de son poème Calendal : il s’agit essentiellement du vocabulaire des marins et des pêcheurs. Par exemple brefounié, « tempête, gros temps », du grec baruphonia ; cala, « jeter (des filets) à la mer », de khalân ; estèu, « écueil », de stêthos ; madrago, « parc de pêche », de mandra ; gangui, « filet », de gangamê ; etc. En dehors de ce vocabulaire maritime, on peut citer coufin, « corbeille », de kophinos ; bàrri, « rempart », de baris ou androuno, « ruelle », de andron (une petite rue où peut passer un homme, andron, par opposition à la carriero où peut passer un char).
Ces mots sont-ils des emprunts directs au grec de Marseille ou des éléments de substrat passés par le latin des soldats et colons romains ? En dehors des noms de lieux, il est difficile de se prononcer.

 

 




Références

  • Giovanni Alessio, Le origine del francese, Firenze, G. C. Sansoni, 1946.
  • Guy Barruol, Les peuples préromains du sud-est de la Gaule, Paris, De Boccard, 1999.
  • Bruno Durand, Grammaire provençale, Société de la revue Le Feu, Aix-en-Provence, MCMXXIII.